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L'appel

du large

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L’appel du large


Une grande amitié est née entre Rogatien, le petit paysan des bords de Loire, et l'équipage de Ia Ora Na, la goélette amarrée dans le canal de la Martinière. Les récits du capitaine Barbe d'Or et du bosco font rêver le jeune garçon. Mais le moment du départ pour les mers du Sud arrive...


J'ai couru vers Barbe d'Or. Il avait sorti son sextant: et.soigneusement, il visait le soleil. Il a souri en me voyant.

- C'est toi, Rogatien ! Tu vois, je m'entraîne à faire le point ; j’ai peur d'avoir un peu perdu la main, depuis le temps

- Capitaine, ai-je balbutié, capitaine, emmenez-moi !

Ses yeux clairs ont plongé dans les miens. Il a failli parler mais s'est contenté de hausser les épaules.

-je veux embarquer, partir avec vous. Quand vous serez au loin, ce sera trop triste ici. Je ne veux pas ! Que deviendrais-je sans Maëva, sans le bosco, sans vous. Je ne veux pas !

Il a posé son sextant et mis son bras sur mon épaule.

- Tu sais petit, nous aussi on t'aime bien, et nous serons désolés de te quitter.

- Vous voyez bien !

- Tu as quel âge ?

-je vous l'ai déjà dit, douze ans, sans doute. Je suis un enfant trouvé, vous le savez bien, je n'ai ni date ni lieu du naissance, je suis libre !

- Libre ? Sans doute. Tout être humain l'est, en principe.

- Le bosco m'a dit qu'il s'était embarqué à onze ans. Vous naviguez depuis que vous êtes né, et il en va de même pour Maëva. Pourquoi vous, et pas moi ? A nouveau, il m'a regardé ; je sentais qu'il réfléchissait, qu'il résistait à l'envie de me faire un discours que j'aurais pris pour un sermon.

- C'est vrai qu'à douze ans tu ferais un bon mousse, a-t-il fini par murmurer.

- Alors, vous voulez bien !

Il a ôté sa main de mon épaule et croisé les bras. Ses yeux ne quit­taient pas les miens.

- Si tes parents m'en donnent l'autorisation par écrit, alors je veux bien t'embarquer, garçon. Mais c'est à toi de leur demander, à toi seul. Vas-y maintenant, et donne-moi ta réponse dès que pos­sible. Maintenant, laisse-moi, j'ai à faire !


Je suis parti en courant de la goélette, mais à mesure que j'ap­prochais de la Chabossière, mon allure, malgré moi, ralentissait. Comment le leur dire, à maman Bahuaud surtout. Comment dire : «Je veux m'en aller courir le monde, je vous abandonne. Au revoir et merci.» Ce n'était pas possible, et pourtant il le fallait.

C'est en traînant les sabots que je suis entré dans la cour de la ferme. Chaque objet m'était familier, plus que je ne saurais dire : le puits avec sa margelle usée, la treille de muscat exposée au sud, le long de la grange, la niche du chien et le grand noyer... Maman Bahuaud était à ses fourneaux, préparant le repas du soir, et une bonne odeur, familière elle aussi, s'échappait de la cocotte de fonte. Si elle a été surprise par mon arrivée intem­pestive à cette heure de la journée, elle n'en a rien laissé paraître.

J'ai pris mon élan et me suis jeté à l'eau comme si j'avais voulu me noyer.

- Maman, ai-je balbutié... Je... je voudrais te parler.

Elle s'est essuyé les mains à son grand tablier, puis s'est tournée vers moi.

- Eh bien, je t'écoute, Rogatien.

Je la connaissais bien. Pourtant, à cet instant, j'avais l'impression de découvrir son visage. -Je t'écoute.

Et soudain, les mots que j'avais pré­parés refusaient de me venir aux lèvres. Comment lui dire « Maman, je veux m'en aller...» A cet ins­tant affluaient tous les souvenirs tendres qui me liaient à elle, les bobos soignés, les gros chagrins consolés, les cadeaux, les livres, les chandails pour l'hiver tricotés avec amour. Tant et tant de choses qui tout à coup m'étouffaient ! Alors, j'ai fini par balbutier n'importe quoi, que bientôt j'allais rentrer à l'école et qu'il faudrait acheter des cahiers, que la grosse lapine blanche allait avoir des petits, que les reinettes grises étaient mûres ou presque.

Elle m'a écouté, sans m'interrompre, mais, quand je n'ai plus rien trouvé et que je me suis levé pour partir, elle est venue à moi et m'a embrassé très fort, en me serrant contre elle. Il y avait des larmes dans ses yeux et cette fois, les oignons n'y étaient pour rien.

- Mon petit garçon, a-t-elle murmuré, je sais bien ce que tu voulais me dire, va, et je te remercie beau­coup, beaucoup d'avoir su te taire.

Alors ? m'a demandé Barbe d'Or lorsque, après une course éperdue, je me suis retrouvé à bord.

-J'ai vu maman Bahuaud.

- Et...

J'ai haussé les épaules.

- Je n'ai rien pu lui dire, cap'taine. Vous compre­nez, quand je l'ai vue là, devant moi, tout à coup il m'a paru impossible de lui annoncer que je voulais partir. Pourtant j'en avais envie, mais je ne pouvais pas.

Alors, chose étonnante, le capitaine Barbe d'Or s'est avancé vers moi et il m'a tendu la main.

- Tu t'es conduit comme un homme, Rogatien. Tu vois, si tu étais revenu avec un papier de tes parents m'autorisant à t'embarquer, je t'aurais pris à bord, je n'ai qu'une parole. Mais tu m'aurais déçu. Tes parents ne t'ont pas mis au monde, peut-être, mais ils t'ont donné l'essentiel, c'est-à-dire l'amour.

Et comme je baissais la tête.

- Vois-tu, la liberté, ce n'est pas forcément courir le monde. J'ai connu des aventuriers qui étaient des esclaves. Être libre, c'est surtout pouvoir choi­sir entre deux décisions, et choisir la plus coura­geuse. C'est ce que tu viens de faire, mon garçon.

Nous nous sommes serré la main, comme des hommes. Pourtant j'avais envie de pleurer. Main­tenant, c'était certain : Ia Ora Na allait partir et je resterais sur le rivage !


Yvon Mauffret, Une amitié bleu outremer.