Chez le brocanteur
Joseph, le père de Marcel Pagnol, vient de louer une maison de vacances dans la lointaine banlieue de Marseille. Pour la meubler, il emprunte une charrette et se rend chez un brocanteur avec Marcel. Il y a déjà retenu quelques meubles en piteux état et compte bien y faire encore de bonnes affaires ! Marcel est témoin de la scène et raconte...
Il y avait une commode, deux tables et plusieurs fagots de morceaux de bois poli qui, selon le brocanteur, devaient permettre de reconstituer six chaises. Il y avait aussi un petit canapé qui perdait ses entrailles comme un cheval de toréador, trois sommiers crevés, des paillasses à moitié vides, un bahut qui n'avait plus ses étagères, une gargoulette qui représentait assez schématiquement un coq et divers ustensiles de ménage que la rouille appareillait. Le brocanteur nous aida à charger tout ce fourniment sur la charrette à bras... Le tout fut arrimé avec des cordes qu'un long usage avait rendues chevelues. Puis on fit les comptes.
Le brocanteur (après une sorte de méditation) - Ca fait cinquante Francs !
Joseph Oh oh ! c'est trop cher !
Le brocanteur C'est cher, mais c'est beau. La commode est d'époque !
Joseph Je le crois volontiers. Elle est certainement d'une époque, mais pas de la nôtre !
Le brocanteur (d'un air dégoûté) - Vous aimez tellement le moderne ?
Joseph - Ma foi, je n'achète pas ça pour un musée. C'est pour m'en servir.
Le brocanteur (d'un air attristé) - Alors, ça ne vous fait rien de penser que ce meuble a peut- être vu la reine Marie-Antoinette en chemise de nuit ?
Joseph - D'après son état, ça ne m'étonnerait pas qu'il ait vu le roi Hérode en caleçons !
Le brocanteur Là, je vous arrête et je vais vous apprendre une chose : le roi Hérode avait peut-être des caleçons mais il n'avait pas de commode ! Rien que des coffres à clous d'or et des espèces de cocottes en bois. Je vous le dis parce que je suis honnête.
Joseph je vous remercie. Et puisque vous êtes honnête, vous me faites le tout à trente- cinq francs.
Le brocanteur (hochant la tête avec un douloureux sourire) - Ce n'est pas possible parce que je dois cinquante francs à mon proprié taire qui vient encaisser à midi.
Joseph (indigné) - Alors, si vous lui deviez cent francs, vous oseriez me les demander ?
Le brocanteur Il faudrait bien ! Où voulez-vous que je les prenne ? Remarquez que si je ne devais que quarante francs, je vousdemanderais quarante. Si je devais trente, ça serait trente...
Joseph - Dans ce cas, je ferais mieux de revenir demain, quand vous l'aurez payé.
Le brocanteur Ah maintenant, ce n'est plus possible ! Il est onze heures juste. Vous êtes tombé dans ce coup-là : vous n'avez plus le droit d'en sortir. D'ailleurs, je reconnais que vous n'avez pas eu de chance de venir aujourd'hui. Mais quoi ! A chacun son destin ! Vous, vous êtes jeune et frais, vous êtes droit comme un i, et vous avez deux yeux superbes : tant qu'il y aura des bossus et des borgnes, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre, c'est cinquante francs.
Joseph Bien. Dans ce cas, nous allons décharger ces débris et nous irons nous servir ailleurs. Petit, détache les cordes !
Le brocanteur (retenant Marcel par le bras)
Attendez ! (puis regardant, joseph avec une tristesse indignée et secouant la tête)
Comme il est violent !
(d'un ton solennel) Sur le prix, ne discutons plus : c'est cinquante francs ; ça m'est impossible de le raccourcir. Mais nous pouvons peut-être allonger la marchandise.
(joseph me fit un clin d'ceil triomphal)
Premièrement, puisque vous aimez le Moderne, je vous donne en plus cette table de nuit en tôle émaillée, et ce robinet col de cygne, nickelé par galvanoplastie. Vous ne direz pas que ce n'est pas Moderne ! Deuxièmement, je vous donne ce fusil arabe damasquiné, qui n'est pas un fusil à pierre, mais à capsule. Admirez la longueur du canon ! On dirait une canne à pêche. Et (à voix basse) regardez, les initiales, en lettres arabes qui sont gravées sur la crosse! A et K Avez-vous saisi ?
Joseph Vous allez m'affirmer que c'est le propre fusil d'Abd-el-Kader?
Le brocanteur (avec conviction) -je n'affirme rien. Mais on a vu plus fort ! A bon entendeur, salut ! Je vous donne en plus ce pareétincelles en cuivre découpé, ce parapluie de berger - qui sera comme neuf si vous changez seulement la toile - ce tam-tam de la Côte-d'Ivoire - qui est une pièce de collection - et ce fer à repasser de tailleur. Est-ce que ça va ?
Joseph C'est honnête ; Mais je voudrais aussi cette vieille cage à poules.
Le brocanteur je reconnais qu'elle est vieille mais elle peut servir aussi bien qu'une neuve. Enfin, puisque c'est vous, je vous la donne.
Marcel Pagnol, La Gloire de mon Père.